mercredi 7 janvier 2026

Journal d'écriture

Une année d'écriture (presque) quotidienne et de réflexion sur la démarche que j'entreprends (produire de la matière, m'entraîner à jouer avec la langue, réécrire...).

Mercredi 7 janvier 2026
  • Je répète sans cesse que je ne trouve pas ma voix, ma singularité. Une direction. Et si, au contraire, j'apprenais à apprivoiser ce qui émerge, ce qui est déjà là, une écriture du sensible, le dégueulasse, le beau, ce qui fait l'humain, et à considérer ces fragments, ces textes comme légitimes en l'état, comme matière d'un ensemble déjà en construction. Une identité. N'est-ce pas la première étape pour libérer l'écriture ?
  • Flinguer mes textes publiquement, c'est cesser de donner envie aux gens de les lire, et de les regarder à leur juste valeur.
  • Une histoire = des péripéties ? Où sont les miennes dans mes textes ?

dimanche 4 janvier 2026

Un portrait

Il prêtait volontiers ses mains pour porter un sac de courses, laver un pare-brise, cueillir quelques fleurs sauvages à qui voulait bien lui donner les nouvelles du jour. Il les récitait en traversant inlassablement le même passage pour piétons, en commandant un cornet de frites sans sel ou en écrasant sa cigarette avec ses doigts. Le dernier train du soir parti, il oubliait tout.

Mémoire

Il n’y a plus d’herbes folles sur les voies ferrées. Impression de campagne, un peu, on n’en savait rien. À part les sauterelles, peut-être. Elle attrape ton crâne de ses mains fripées. Se désencombre d’avoir à te faire sourire. Entends-tu encore la voix de Nina Simone au-dessus de ton hamac, et derrière le jardin, la ferraille qui fait la fière ?

Il n’y a plus de gamins sur le toboggan bleu du square. On les regardait glisser comme les matins pluvieux, les messes-basses et nos attentes. Terrains vagues. Elle pille ton crâne, le désordonne. Se désencombre d’avoir à t’entendre parler seule. Sens-tu encore parfois l’odeur de l’herbe tondue remonter jusqu’à tes narines ?

Il n’y a plus plus de chaise bancale à la terrasse de la brasserie où on buvait notre grenadine. Le va-et-vient des fous rires aux tables voisines, des deuils et des chants tziganes. Ouvertures. Elle jette ton crâne au coin. Se désencombre d’avoir à te raconter aux autres. Depuis quand ne sais-tu plus lire les étoiles ?

Texte écrit dans le cadre des ateliers d'écriture de Laura Vazquez.

jeudi 18 décembre 2025

Texte de Annick Nay

Dans chaque lettre mensuelle, il y a une proposition d'écriture à laquelle les affiliés peuvent répondre. Voici le texte de Annick Nay :

LIGNES DE FUITE

Égrener les heures, au gré d’une lenteur hasardeuse,
    Et de pulsations intérieures chaotiques.
        Observer les débris du temps révolu.

Son profil Facebook, où lire d'autres lignes de fuite : ICI.

Merci pour ta participation Annick !

Texte de Françoise Renaud

Dans chaque lettre mensuelle, il y a une proposition d'écriture à laquelle les affiliés peuvent répondre. Voici le texte de Françoise Renaud :

TENIR BON

La saison est bousculée, ses frontières mouvantes, ses décors indécis. Est-on en automne ou en hiver ? L’herbe s’est tue mais certains arbres hésitent. Je ramasse des framboises en décembre. J’observe le ciel qui ceint l’horizon et relie la planète au cosmos, à la grande folie de l’espace. Quand vient la nuit, le noir est intense et les étoiles brillantes. Aucune pollution nocturne. Je contemple et cherche à comprendre. Et à chaque fois j’en reviens à la terre, à sa matière qui me reconduit vers la naissance, la famille et mes petits morts. Mon attachement dépend de ce terreau et si le lien venait à se rompre, alors la vie en moi se tarirait. Je ne peux demeurer en suspension comme une paramécie, une hydre, une algue rouge. Il me faut le gras de l’humus sous les pieds, le déversement des feuilles qui frissonnent dans le vent qui balaie les allées. Il me faut la promesse de croissance des légumes, de naissance dans les troupeaux. Tempêtes et gels abîment les ressources. L’eau manque. J’admire les passereaux aux couleurs vives en quête de graines au matin d’hiver et j’écris un poème pour que ça dure, pour que la neige revienne, pour que le ciel s’obscurcisse dans l’éloignement des villes et des humeurs acides. Le poème existe pour rompre le maléfice et sauver la forêt, et si ce lien avec le poème venait lui aussi à se rompre, tout sombrerait dans un trou noir.

Ses sites Internet :

Son dernier livre, Carnet de murmures, est disponible directement auprès d'elle ou en librairie.

Merci pour ta participation Françoise !

Texte de Jacques de Turenne

Dans chaque lettre mensuelle, il y a une proposition d'écriture à laquelle les affiliés peuvent répondre. Voici le texte de Jacques de Turenne :

BRISÉE

    Je t’avais laissé un message. Un pauvre message pour dire je pense bien à toi — (cette conviction tant doublée d’embarras maladroit : qu’il ne faut pas laisser seul — en sourdine l’impuissance et ses atours familiers, les malgré les pourtant les il faut. Les mots béquilles pour boiter vaille que vaille contre le malheur : elle a fini de souffrir, c’est ça qu’il faut te répéter … comme j’aimerais te prendre fort dans les bras … si je pouvais effacer ta douleur, évidemment … empêcher … faire rempart.)

    Tu m’as appelé, quelques heures plus tard, inattendue. Venue te réfugier dans le silence du jardin obscur, loin du chaos des paroles superficielles. Tu me racontes là-bas tes autres ; glissent maintenant à leur tour (peut-être à ta recherche ?) dans la nuit fraîche. Tu baisses le ton. Tu chuchotes presque, une tonalité triste monocorde et étouffée. Tu murmures ta solitude et leur désarroi à contenir comme ils le peuvent l’irrémédiable. Ils et elles ne parlent pas vraiment, ou alors de tout et de rien, un maigre flux sans fin. Encordés à un lointain bruit de mots. C’est comme faire couler un filet d’eau pour diluer le sang de la coupure. C’est ça que je vois : le filet froid et dessous l’entaille inlassable ronge l’explosion rouge aussitôt dissoute par le blanc glacé. Tu racontes encore. La voix rocailleuse et lasse brasse des morceaux de nuit et d’hôpital, une âpreté de trop de fumée mêle images d’enfance revenues et emportées. La voix énonce les mois les semaines les jours et leurs tempêtes : se battre une dernière fois, encore une, tout ce que vous avez labouré à deux de l’héroïsme simple des fins pressenties, redoutées, repoussées à bout souffle, à battements épuisés de paupières, — puis le long désir d’étal — abandonner, renoncer, que tout s’arrête. Le repos et son mirage, enfin.

    Je ne sais pas à quel moment la voix, engourdie dans la litanie des journées de lutte et de malheur, assourdie encore pour préserver l’éloignement du reste de la fratrie, je ne sais plus quand elle se brise précisément. Elle craque comme un soulèvement de terre, une faille qui n’aurait attendu que la prochaine onde intime ou l’infime poids de plus, au bout d’une infinie fatigue ; elle s’embrouille se dérobe se morcelle s’affaisse, maintenant déborde et emporte comme la digue éventrée vomit ses entrailles. La voilà arrachement d’eau la voilà boue remous décombres. La voix pleure le cœur de la voix en morceaux la voix balbutie la sœur perdue de l’enfance, la dernière restée avec moi tu sais, et qu’il a bien fallu oui je te laisse partir et qu’il a bien fallu tu me manqueras toujours et si je reste malgré tout c’est sans connaître le comment ni le pourquoi — je ne lis plus ton visage sous ce masque difforme ce n’est plus toi l’abîmée tordue boursouflée l’aimée de toute ma peau toute mon âme j’en lambeaux ronces plaies chairs vives déchiquetées par les lances brûlantes de toi ma toute proche, nous transpercées là clouées mortes dans la boîte que debout demain je ne regarderai pas. Figée. Hagarde. Déchirée de toi ma défigurée ils nous enfermeront pour le feu dernier.

Son blog :

Merci pour ta participation Jacques !

vendredi 28 novembre 2025

LETTRE MENSUELLE

À partir de décembre 2025, j'enverrai une lettre mensuelle composée de textes personnels inédits, de textes d'auteurs, d'une proposition d'écriture et d'autres éléments liés à l'écriture et à la lecture.

Vous souhaitez la recevoir ? j'attends votre inscription à annick_brabant@yahoo.com.

Je me réjouis de la partager avec vous.

Voici un extrait : 

mercredi 19 novembre 2025

Voir ses parents vieillir

Ce lundi 17 novembre 2025, j’ai regardé le documentaire La procuration de Sérine Lortat-Jacob. Ça a fait remonter à la surface un questionnement personnel à l’égard de mes parents, datant de cet instant où j’ai pris conscience qu'ils vieillissaient et qu’un jour ils mourront.

Que se passera-t-il ces prochaines années, de prévisible, d’imprévisible ? Mes parents garderont-il leur indépendance jusqu’à leur dernier souffle ? Seront-ils touchés par une maladie grave : Parkinson, Alzheimer, cancer inguérissable ? Quel bousculement du quotidien ? De la relation ? Quels renversements ?

Quel lien entretenir à présent ? Que vivre encore avec eux ? De neuf ? Que répéter pour ne jamais oublier, ne rien perdre de toutes ces années de vie commune sous le même toit, sous un toit différent ?

Quels bouleversements au moment de l’ultime séparation ? Quelle fragilité de l’identité ? Et cette rupture de transmission : les rituels, les tics, les mots, les souvenirs, les désaccords… De n’être pas mère. Et alors, que transmettre ? À qui ?

lundi 13 octobre 2025

Corps fragiles

La main porte la chute. La pluie déjà loin sous le bitume, les feuilles mortes déjà en décomposition, les non-dits d’un mur en destruction, ce qu’on laisse derrière soi de l’heure du petit-déjeuner en famille, l’urgence toujours, l’inexactitude de la nuit. Elle interrompt. Interroge.

Le pied porte la naissance. L’orchidée en train d’éclore, la rosée, le malaise d’un rêve, la bagarre sur la place du marché, le pas qui ne sera plus, ce qui fera l’histoire un jour pour toujours et combien de victimes dedans. Il donne la permission. Râcle les fonds.

La bouche porte ce qui erre dans l’entre-deux. L’horizon, ce qu’il y a de fragile dans une amitié vieille de dix ans déjà, les veillées d’une solitude vieille de dix ans déjà elle aussi, l’odeur de l’herbe tondue, ce qu’il reste du brouhaha d’une manifestation une fois la ville vidée de la foule, ce qui s’échappe de l’enfance des fenêtres ouvertes. Ça résiste. À l’approche d’une forme de délire.

Texte écrit dans le cadre des ateliers d'écriture de François Bon.

mercredi 16 avril 2025

La mer, le vent, lent

La gamine souffla sur les yeux du cheval de bois, fort et maladroite comme on souffle sur les bougies d’un gâteau d’anniversaire pour la première fois. Elle voulait faire grand vent, elle voulait voir la mer s’agiter grande dans les yeux du cheval et retomber, comme quand on agite une boule avec de la fausse neige dedans, la voir retomber lente sur le faux paysage.

Elle voulait voir la mer retomber lente sur son enfance.

La mer lente comme son petit corps qui entre dans le sommeil, aller aller, le lent balancement du hamac sous l’érable, les genoux relâchés, les mains pleines d’ombres, les chasser, les rattraper, aller aller, le lent balancement des paupières, et non loin, le panier avec les premières cerises de l’année, les petites voitures en file indienne le long du grillage, un papillon sur l’épaule de la chemise mouillée du père qui pend sur la corde à linge.

La mer petite comme les fourmis le long du mur de la remise, grimper, grimper encore. Petite comme les pâquerettes, souffler, souffler fort dessus, que reste-t-il des dernières heures de l’hiver ? Petite comme ses pieds, même à la hâte, ils ne vont jamais loin. Mais où va la mer ?

Elle voulait voir le vent tomber dans la mer.

Le vent lent comme la rouille à recouvrir le vélo de la mère. Lent comme attendre son tour au marché, aller aller, les barquettes de framboises, la menthe poivrée, le poulet rôti au four, lente l’odeur à remplir les narines. Lent comme reconstituer la mémoire quand les odeurs disparaissent, se mélangent à la rouille des lents souvenirs.

Le vent petit comme son petit corps qui pousse pour se mettre à hauteur de fenêtre et voir les gamins jouer au football sur la place, et voir le bouleau faire à nouveau peau, chair, et voir encore tourner le manège de chevaux de bois. Aller aller, pousser pousser, à la hâte, tu deviendras femme, alors à la hâte, ton corps, le temps, les souvenirs feront brouillard.

Elle voulait secouer la mer, secouer le vent, encore un peu. Aller aller. Elle savait qu’il serait bientôt temps de passer à autre chose. Comme quand la mer se fait ruisseau. Comme quand le vent se fait brise du soir. Grandir.

Texte écrit dans le cadre des ateliers d'écriture de François Bon.

vendredi 11 avril 2025

Quelque part dans la nuit

Mouches agitées, une seule s’éloigne, attirée par la lumière du lampadaire qui s’allume. Le lampadaire éclaire le rétroviseur d’une vieille camionnette blanche. Dans le rétroviseur, le reflet de l’hiver trébuche sur le pétale d’une pâquerette. La friterie rouvrira bientôt, on célébrera les premiers rayons de soleil à la bière de table, sel sur les doigts. La pâquerette ne portera dans son petit corps ni les mondanités de la solitude ni l’insolence des longues pluies. Sur la place, le manège de chevaux de bois s’est arrêté de tourner. Le vent essuie les yeux des bêtes. Essuie les corps lourds de ce qu’il reste du bruit de la journée : le marché, les klaxons, les cloches de l’église. Aux fenêtres des maisons, derrière un rideau mal tiré ou un simple vitrage, on recouvre de la vaisselle de papier journal, on malaxe de la terre glaise, on plie du linge, on épluche des poireaux, on tape au marteau sur un clou, on arrose une plante verte, on déplie une carte routière, on caresse une joue. Et dans la maison en briques rouges, fin du tango argentin et dernier feu de bois. La gamine recouvre une de ses peluches sans têtes d’une poignée de sable ramassé sur une plage de Bray-Dunes l’été dernier. Elle dit que la mer viendra la chercher cette nuit, qu’il lui faudra faire un vœu.

Texte écrit dans le cadre des ateliers d'écriture de François Bon.

vendredi 14 mars 2025

À cet instant

Elle précède mon cri dans son habit qui n’appartient ni au jour ni à la nuit. Elle devient femme à cet instant où sa peau, n’en pouvant plus, fait barrage au silence. À cet instant où ses mains, fatiguées de porter toujours le même paysage, balayent l’immobilité. Le vent vire au nord. La bruine recouvre le manège de chevaux de bois qui tourne à vide. Et pas si loin derrière, on entend qu’on broie des carrosseries de voitures. Elle bombe son torse à cet instant où les gamins désertent le banc en bois vert foncé, en face de la poste. À cet instant où dans le millième de seconde avant que deux pare-chocs s’entrechoquent : mouches agitées, le seul lampadaire de la rue encore éteint s’allume, et deux pas plus loin une friterie fermée l’hiver. À cet instant où dans ce même millième de seconde avant qu’un cendrier en porcelaine se fracasse sur le sol de la petite maison en briques rouges isolée entre un bouleau et un atelier de couture : tango argentin, peluches sans têtes, sans trop savoir si quelqu’un y a déjà habité plus d’un an. Elle claque des talons, yeux de vilaine, à cet instant où le bitume raconte des histoires : deux ou trois nids-de-poule à force d’y faire passer des marchands ambulants – pâtisseries marocaines, café vietnamien, et même du matériel de pêche, tout y passe, tout ferme ici alors ça attire – débordement de la grille d’égout à la moindre averse, et quelques cartons avec des objets à donner le long des maisons – poupées, pelotes de laine, percolateur à réparer… C’est une habitude ici, on donne, on ne jette pas. À cet instant où la bille continue de rouler d’une cour à une autre, saisissant des bribes d’intimité des habitants, de l’arrêt de bus où un seul bus s’arrête à la salle des fêtes. Elle roule toujours, personne ne la ramasse, jamais, il ne faut surtout pas. À cet instant où la vie et la mort batifolent dans une impasse, non loin de la maison communale. La nuit tombe, elle cesse de remuer tout son bleu, donnant au cri la permission d’enfin s’abrutir dans sa propre gueule.

Texte écrit dans le cadre des ateliers d'écriture de François Bon.